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Link: https://blogs.mediapart.fr/salim-koudil/blog/230117/le-conseil-des-droits-de-l-homme-de-lonu-ebranle 

Vers de nouveaux paradigmes dans les relations internationales

L’investiture de Donald Trump vient entériner une nouvelle donne, celle de la restructuration de l’ordre mondial. Le nouveau visage américain vient s’ajouter aux grands chamboulements qui sont en train de prendre forme dans plusieurs régions de la planète. L’influence grandissante de la Russie (son rôle dans la crise syrienne en est un aperçu) et le « réveil » diplomatique de la Chine avec le dernier appel (mercredi passé à partir de la Suisse) du président  Xi Jinping pour « un monde multilatéral », annoncent des changements radicaux pour cette année 2017. Une mutation de paradigmes est en train de se produire sur la planète et qui va devoir toucher l’ensemble des « certitudes » énoncées depuis la fin de la seconde guerre mondiale. La conception des Droits de l’Homme est ainsi l’un des paramètres en phase de transformation, et ce qui s’est passé à l’ONU en décembre dernier en est une illustration.

Trois rapporteurs spéciaux de l’organisation internationale s’étaient insurgés contre leurs collègues du Conseil des droits de l’homme. Une montée au créneau pour appeler une remise en cause d’une conception sélective de ces droits. Ils ont appelé à une refonte complète du mécanisme des droits de l’homme de l’ONU. Une révolte aux dimensions universelles, et qui est d’autant intéressante que l’un des trois est algérien, Idriss Jazairy en l’occurrence.


Les trois générations et les trois mousquetaires 
Le 10 décembre dernier, le Conseil des Droits de l’homme publie un communiqué dans lequel il met l’accent sur la montée des mouvements populistes dans le monde, qui « invoquent le nationalisme et la traditionalisme pour justifier les discriminations flagrantes, xénophobes, sexistes, homophobes (…) ».

Communiqué du 10 décembre

A sa lecture d’aucuns comprendra que tous les titulaires de mandat de procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme, au nombre de 80, étaient signataires de la déclaration. Que neni! Un petit Astérix est mis en bas du communiqué (pour bien le cacher!)  avec cette note « Consultez la liste des experts qui les ont approuvés » en ajoutant après un lien (voir image en dessous). En cliquant dessus, un fichier Word s’ouvre et dans lequel il y a une liste de 76 experts titulaires de mandat de procédures spéciales. Il en manquait donc quatre.

Deux parmi ces quatre se sont insurgés, dès sa publication, contre le contenu de ce communiqué . Il s’agit de l’algérien Idriss Jazairy (rapporteur spécial sur les effets négatifs des mesures coercitives unilatérales sur l’exercice des droits de l’homme) et de l’américain Alfred de Zayas (Expert indépendant chargé de la promotion d’un ordre international démocratique et équitable).  Ils seront rejoints par (pourtant signataire du communiqué du 10 décembre!) la Nigériane Ikponwosa Ero (Experte indépendante sur l’exercice des droits de l’homme par les personnes atteintes d’albinisme) .

Idriss Jazairy (à gauche) et Alfred de Zayas (à droite) (©D.R.)


Ikponwosa Ero (©D.R.)

Ce trio avait voulu réagir rapidement, dès le lendemain de publication du communiqué. Toutefois, et selon des sources fiables, les membres du Conseil des Droits de l’homme ont tout fait pour bloquer une sortie médiatique des « récalcitrants ». N’abdiquant pas devant la pression, les trois rapporteurs spéciaux ont pu « pondre », le 21 décembre, un communiqué commun.

Communiqué du 21 décembre

Voulant vraisemblablement éviter un clash direct avec les autres membres du Conseil, ils ont décidé présenter le texte comme une « opinion complémentaire ». Pour les habitués des rouages onusiens le contenu est une véritable révolution par rapport au “ton” diplomatique usuel. Un tabou a été rompu. Dans ce communiqué, les trois titulaires de mandat de procédures spéciales lancent un appel pour une refonte complète du mécanisme des droits de l’homme des Nations Unies. Considérant que le texte du 10 décembre était sélectif, ils ont ouvertement critiqué l’orientation choisie en privilégiant des droits spécifiques à d’autres. Dans le même texte il est reproché aux 76 signataires de « réagir post hoc » aux violations des droits de l’homme au lieu de les prévenir. « Il n’est pas utile de condamner le populisme si l’on n’est pas disposé à reconnaître que les populistes ne font que combler le vide laissé par les gouvernements » est-il mentionné dans le communiqué du 21 décembre. Les trois signataires ont tenu à signaler un oubli de taille, celui des droits économiques et sociaux. « L’empathie pour les victimes ne doit pas être sélective » ont-ils précisé en mettant en relief l’urgence de donner plus d’importance, entre autres, au droit au développement, à la protection de l’environnement, et au droit des peuples à l’autodétermination.

Une manière de rappeler les droits physiques et intellectuels affirmés par la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (appelés ceux de la première génération) ne suffisent plus pour englober tous les aspects. Le trio a ainsi mis le pied sur l’étrier pour donner un nouveau souffle à des paradigmes mis à l’écart qui sont les droits de la deuxième et troisième génération. Une “actualisation” impossible à omettre alors que le monde n’a pas d’autres choix que de se trouver en phase avec les défis actuels engendrés par la mondialisation et la révolution numérique. La défense des droits de seconde et troisième génération (voir encadré en dessous) a été trop longtemps « omise » au détriment de ceux de la première génération. Une vision occidentalocentrique du monde qui n’a que trop duré. Les exemples ne manquent pas. Il suffit de prendre celui du droit à l’alimentation pour en saisir les contours. Comment ne pas s’insurger quand l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce)interdit aux pays africains de subventionner les agricultures locales, alors que l’estimation du soutien aux producteurs (ESP) est de 17 % pour les Etats-Unis et de 34 % pour les pays de l’Union européenne!


Ainsi, se basant sur la déclaration de Vienne (Conférence mondiale sur les droits de l’homme tenue sous l’égide de l’ONU dans la capitale autrichienne en juin 1993) les signataires ont mis en évidence la relation interdépendante entre la démocratie, le développement et les droits de l’homme. C’est avec cette “référence” que le trio terminera son communiqué par « Nous appelons (…) la communauté internationale à renouveler, à l’occasion de la nouvelle année 2017, le respect de tous les droits de l’homme consacrés dans la déclaration des droits de l’homme du 10 décembre 1948 et dans tous les pactes et traités annexes (…) Il n’y a pas de priorité à établir entre eux. Comme le proclame la déclaration de Vienne (…) : La communauté internationale doit traiter les droits de l’homme à l’échelle mondiale, de manière juste et égale, sur un pied d’égalité et avec le même accent ». Le monde a évolué et de nouvelles menaces ont émergé.

Priorité aux peuples…

Cet épisode survient alors que Idriss Jazairy travaillait sur un chantier en relation avec sa mission en tant que rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme sur les effets négatifs des mesures coercitives unilatérales sur l’exercice des droits de l’homme. Un “statut” que le diplomate algérien assume officiellement depuis sa nomination (pour un mandat de trois ans renouvelables) en mars 2015. Une responsabilité assumée avec discrétion et efficacité. L’inefficacité des blocus et des sanctions économiques ayant été démontrée à plusieurs reprises depuis plusieurs années, Idriss Jazairy s’est surtout attelé à défendre les droits des peuples. Ces derniers sont les principales victimes de toutes les mesures coercitives unilatérales prises à l’encontre de plusieurs pays. L’épisode irakien est encore “chaud” dans les mémoires. Près de deux millions de civils, dont près de la moitié étaient des enfants, (statistiques onusiennes) sont morts à cause des sanctions imposées à ce pays entre 1993 et 2001. Un bilan catastrophique dont les retombées n’ont pas été prises en compte après. D’autres blocus persistaient encore. Ne plus faire revivre cette catastrophe situation à d’autres peuples telle a été la mission du diplomate. Quatre pays ont été sa priorité: Iran, Cuba, Soudan et Syrie. Moins de deux ans après, les résultats sont palpables:

–  En janvier 2016, les Etats-Unis et l’Union Européenne lèvent les sanctions économiques contre l’Iran.

-En Octobre 2016, 185 nations se sont prononcées à l’Assemblée générale des Nations Unies en faveur de la levée du blocus commercial américain contre Cuba.

– En janvier 2017, les Etats-Unis lèvent des sanctions imposées au Soudan (lire l’article de “Liberté” en cliquant ICI).

Changer les “modèles”

Les visions enthropocentrique et occidentalocentrique ne peuvent plus être prépondérantes. Les changements sont là, et chacun, à son niveau, doit en mesurer les conséquences.  Les pays du sud ne doivent plus s’accommoder d’un monde établi sur les bases des accords de Sykes-Picot et sur l’après deuxième guerre mondiale. Les droits de l’homme peuvent être le déclencheur de l’établissement concret d’un véritable changement dans les relations internationales. Avec l’implication d’une véritable société civile indépendante des ONG aux ramifications occidentales et de politiques axées sur les intérêts de leurs peuples, les pays du Sud peuvent reprendre en main leur destin, et enfin concrétiser réellement leur indépendance. Tout est une question d’analyse stratégie et de prospective. Place à un véritable éveil.

Salim KOUDIL

@SalimKoudil

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